C’est un journaliste un peu expérimenté avec une carte de presse légèrement jaunie qui s’adresse à vous, un peu las, je vous l’avoue, de devoir répondre à celles et ceux qui ne cessent de lui demander si l’IA lui fait peur.
Mais oui, bien entendu que l’IA fait peur à tous les journalistes. Depuis le début de l’année 2026, 1 331 emplois ont été supprimés ou sont menacés de l’être dans les médias français. Parmi eux, des centaines de journalistes. L’IA n’est pas toujours, reconnaissons-le, directement responsable de ces licenciements (certains éditeurs se cachent parfois derrière l’IA pour ne pas exposer leurs chutes de recettes et de lecteurs).
Une fois ce constat réalisé, que fait-on ? On déplore ? On s’insurge ? On angoisse ? J’ai mieux : on fait preuve d’optimisme, voire on se rassure.
Au cours des dernières années (décennies ?), le journaliste s’est retrouvé face à une accumulation progressive de faisceaux d’infos lui étant destinées : agences de presses, réseaux sociaux, e- mails, vidéos, communiqués des attaché.e.s de presse, moteurs de recherche, etc. L’actualité arrivant à lui, il s’est mis à croire que ça suffisait pour remplir ses colonnes. Il n’avait plus vraiment besoin d’aller la chercher.
Mais l’IA est arrivée, d’abord un jeu en fin de repas entre amis, des montages photos pour faire rire les grands-parents, puis, après une formation, de vrais outils. D’un coup, j’allais dire d’un claquement de doigts, le journaliste a pu résumer un rapport de deux cents pages, transcrire une interview. Et la prochaine étape ? Écrire l’article à sa place me direz-vous. Mauvaise réponse ; tout simplement parce que si l’IA écrira toujours plus vite que nous, il lui manquera ce côté humain, la fameuse “touche journalistique”.
Le journaliste devra définitivement être celui qui “va voir”
Ma réponse à moi est que tout cela va conduire les journalistes à renouer, pour certains, et accentuer pour une majorité, leur présence sur le terrain. Le journaliste devra définitivement être celui qui “va voir”. Voir de ses yeux après avoir cherché, voir de ses yeux en allant à la rencontre de l’info. Une IA peut vous analyser la vie financière et industrielle d’une société mais elle ne visitera jamais une usine de fenêtres ou de volets avec le directeur du site, elle ne discutera pas avec les opérateurs et opératrices de production. Elle ne peut pas discuter à bâtons rompus avec un ingénieur R & D ou un dirigeant d’entreprise, passer du dernier match de rugby de l’équipe qu’il sponsorise au centre d’usinage qu’il a failli acheter et à celui qu’il a finalement choisi… !
Mais ne nous y trompons pas, l’IA va finir par banaliser l’information standardisée, rendant presque gratuite une partie de ce que certaines rédactions produisent encore aujourd’hui à grands frais. Et nous, nous continuerons à utiliser cette matière, elle est formidable. Tout simplement parce qu’elle va nous faire gagner du temps. Un temps que nous allons pouvoir désormais utiliser pour sortir encore plus sur le terrain.
Je considère en effet que, dès qu’un article est publié dans nos colonnes, il devient une archive que le journaliste laisse derrière lui pour s’atteler à de nouvelles actualités. Et en reportage, en interview, en enquête, on ne croise pas l’IA qui attend que nous ayons rédigé et publié nos reportages pour les intégrer et les proposer (gratuitement pour l’instant) dans son contenu. Selon moi, seuls les médias qui publieront des infos fraîches et inédites, que l’on ne trouve pas partout, s’en sortiront. Et c’est peut-être là la solution : seul le journalisme de terrain pourra résister à l’IA et, in fine, c’est peut-être ça la définition du (vrai) journalisme !
C’est en tout cas le choix que nous avons fait à Verre & Protections Mag. Notre équipe de journalistes a effectué, pour le numéro que vous avez entre les mains, quinze voyages partout en France et en Europe à la rencontre de femmes, d’hommes dans des usines, sur des chantiers. Des reportages où nous n’avons pas rencontré d’algorithme ! Bon d’accord, notre bilan carbone est, comment dire ? bof bof, mais notre bilan journalistique est, comment dire ? top top 🙂
À l’heure où nous nous apprêtons à participer avec vous au Paris Builder Show, nous allons bien évidemment mettre en pratique ce “journalisme de terrain” sur Batimat et Equipbaie et je peux vous garantir que notre équipe sera, certes, “dehors” mais à 100 % dedans !




