Ingénieur commercial ICN ! Fier de mon diplôme. Mais illusion parfaite de l’Institut commercial de Nancy qui avait obtenu dans ces années-là l’homologation de ce titre d’ingénieur.
C’est le marketing que j’avais appris, et un peu de finances, de droit commercial, et trois langues étrangères.
Mes études techniques se sont limitées à un bon vieux Bac “maths élem”.
C’est aux côtés d’un ancien apprenti métallier de mon père que je vais apprendre. Lui finira directeur technique de Novoferm avant de créer sa propre entreprise GTP. C’est Gérard Tournier à qui je dois beaucoup.
Et en quelques décennies j’en ai côtoyé d’autres des gens bien : Serge Cossa, Emile et Jean-Marie Dépoire, Laurent Pommier, Joseph Gaveau et Jean François Springinsfeld, mes copains de Simu, Gérard Allouche et Gérard dit “Popeye”, Thierry Renard, Sylvia Ritsch, Peter Holtz, Roger Delatte, Michel Giolitto et Jean-Marie Haas, Joseph Kiss et Arpad Brinza, les Hongrois de mon histoire, tous cités dans un désordre absolu.
Et bien d’autres qui vont me revenir en mémoire.
Je pense à Marc Barré, ce client et collègue producteur de portails de Lyon qui a insisté des mois pour que nous cessions d’attacher les câbles de nos portes sectionnelles directement sur l’axe de la roulette basse. Son état de santé ne lui a pas permis de voir son idée mise en application : un sabot de bas de porte avec un téton spécifique pour y accrocher les boucles des câbles indépen- damment des axes de roulettes.
Comment ne pas rendre hommage à mes parents Paulette et Jean Spadone, qui ont œuvré jusqu’à leur dernier souffle pour notre entreprise familiale, et à mon frère Jean-Rémy, pilier central et discret.
Et je ne mentionne pas mes fidèles collaborateurs actuels avec qui nous formons une équipe Axone-Spadone resserrée (comme on dit de chaque nouveau gouvernement), dévouée et efficace : l’histoire retiendra leur nom !
Épicier donc, j’avais été formé.
Pas technicien ! Et me voici dès 1974 face au défi de développer une production de portes basculantes qui puisse soutenir la comparaison avec les grands concurrents industriels.
Combien de fois j’ai rêvé d’avoir quelque temps à mes côtés un technicien ou un ingénieur d’Alsthom ou de Peugeot. Sans le savoir, j’aurais ainsi reproduit le réflexe d’Émile Feller qui a su trouver à plusieurs reprises un savoir-faire technique chez Peugeot, à Pont de Roide.
J’avais effectué un stage ouvrier chez Fiand à Neuwied. Et j’y avais appris comment on pouvait produire en série des portes de garage. Ce fut la première usine de portes gravée dans ma mémoire.
J’ai beaucoup appris également dans les ateliers de Michel et Ariane Zoutemann, patrons de Miar à Fontaine-l’Evêque, à l’ouest de Charleroi : sur la base de portes basculantes “Fefi” ils transformaient, habillaient, “customisaient” adaptaient, pour répondre aux besoins de leurs clients belges.
J’ai copié !
En visite à l’usine Jeantils et Gillet en zone industrielle de Mohon-Charleville, j’ai découvert toutes ces machines spécifiques développées pour la production industrielle des volets battants à lames “à l’américaine”.
Et plus tard c’est à Miramont-de-Guyenne que j’ai admiré ces machines spécifiques développées chez Carretier et Robin.
Je me souviens de l’immeuble de Pastore, en pleine ville de Turin, très inspiré du Lingotto, usine-phare de Fiat, où la production était organisée sur plusieurs étages.

On a tous vu ce film de présentation de cette usine mythique de la famille Agnelli où les voitures en bout de chaine sortaient sur la piste aménagée sur le toit de l’usine gigantesque pour un essai avant livraison. A une échelle qui n’a rien à voir, le commendatore Pastore s’en est visiblement inspiré pour créer cette usine en pleine ville.
Et c’est à Dole, que j’ai retrouvé cette curieuse disposition en étages. Héritée des usines d’horlogerie, dont on trouve encore un exemple emblématique à Beaucourt (90) : nommée le Fer à cheval, c’est une ancienne usine Japy.
A Dole c’est notre collègue Pallaud qui avait développé une production de jalousies en PVC, qu’on retrouve aujourd’hui chez Accoplas à Marseille.
Monsieur Pallaud m’avait expliqué que ses productions n’étaient pas une fin en soi, et que tôt ou tard son immense bâtisse de centre-ville serait reconvertie en logements. Ce qui fut fait.
De mes visites d’usine chez Pastore, il m’est resté l’idée géniale des patins à roulettes pour transporter les portes basculantes sans effort.

Au début des années 90, à Saint Lambert, juste en face de Montréal, de l’autre côté du Saint-Laurent, nous avons découvert chez Schramm une ligne de production de portes sectionnelles isolantes à base de deux faces en acier prélaquées contrecollées sur une âme en polystyrène expansé. Avec des embouts en bois, technique ensuite améliorée par Michel Gendreau et ses deux fils dans leur belle usine québécoise Garaga. Il ne leur manquait dans les années 90 que le panneau à profil anti-pince-doigt indispensable pour pénétrer le marché européen qu’ils guettaient. Et cette fois c’est dans notre usine de Champagney qu’ils ont trouvé une belle ligne de production de panneaux Bradbury que j’aurais bien dû leur vendre.

En plein Ohio, il y a des villes et des villages avec des noms tels que Russia, Waterloo ou Napoleon, fondés par des grognards de la Grande armée arrivés là après la chute de l’Empire.
Le nom de Napoleon Springwork me faisait rêver. Il n’y avait pas d’internet à l’époque, ni de congrès de la Doda-Ida. Je suis donc allé visiter cette usine qui pro- duisait encore des composants de portes sectionnelles. Depuis ces productions sont parties en Chine. Ces modèles sont devenus un standard international.
A Russia, j’ai visité une usine Clopay qui produisait encore en 1991 des sectionnelles assemblées à partir de morceaux de bois, rainures et languettes.
Technique en fin de vie, mangeuse d’heures de main-d’œuvre américaine sous-payée et sans congés ou presque...
Plus tard Michel Baudoin m’a fait visiter l’usine de Drummondville dans la Beauce québécoise, connue aujourd’hui sous le nom de Torque Force, qui avait suivi la même évolution que ces usines du berceau américain du Middle West.

Ces dernières années j’ai retrouvé ces productions dans des usines de Shanghai, de Ningbo et d’autres villes industrielles de part et d’autre du Yan Tsé Chiang. Avec la difficulté de découvrir quelle usine appartient à qui.
Ces cascades de sous-traitance ont ainsi mis en place un nouveau standard international. Des composants identiques d’une marque à l’autre, ce qui assure un niveau de compétitivité à tous les stades de la production.

En matière de tôlerie fine, c’est chez Julien et Redois, à Machecoul, au pays nantais que j’ai découvert une foule de presses plieuses manuelles, menées à cadences d’enfer pour préparer l’assemblage des portes basculantes de la licence Döring, appelées là-bas Dor-Wint, ce qui signifie “Porte basculante” en langue bretonne. J’y ai vu un portique de rivetage multi-points qui utilisait la technique anglaise des rivets auto-perceurs.
Les Anglais utilisaient avant-guerre ces rivets auto-perceurs pour la production de valises. Aujourd’hui c’est une technologie courante chez les constructeurs de l’automobile.

Certains vont penser : quelle honte, ce pillage de technologie ! Même pas assez intelligent ce gars-là pour avoir tout trouvé tout seul, et avec ses équipes.
On parle de veille, aujourd’hui dans les écoles de commerce, les écoles d’ingénieurs et les universités technologiques. Mais il n’y a qu’un pas de la veille techno-logique à la recherche et développement, non ?
Cela me fait penser à un collègue turc, Goksu, venu un jour visiter notre usine de Champagney, et que j’ai benoîtement baladé dans les ateliers. Il avait en main un minuscule appareil photo numérique, une nouveauté à l’époque où il fallait les ramener d’un voyage au Japon. Inconnus à la Fnac !
J’ai seulement réalisé après son départ qu’il avait mis en boîte toute notre ligne de production de panneaux de sectionnelles mono-paroi et l’installation de moussage !! Bel exemple d’espionnage industriel...
Il y aura toujours des gens qui arrivent en même temps sans recourir à cet espionnage, à des solutions proches les unes des autres. Je vais vous citer un exemple :

La plupart des sectionnelles américaines sont équilibrées par des ressorts de traction. Le poseur américain fixe comme il peut, sous la charpente les ressorts et les poulies de renvoi. C’est facile, tout est en bois. La visseuse à batterie est le seul outil utile.
Et de toute façon la porte de garage là-bas est un objet de consommation. On la remplace comme le papier peint ou la douche quand on arrive dans une nouvelle maison.

Chez nous l’idée a évolué, en plaçant ces ressorts de traction verticalement, contre les montants de l’huisserie. Puis on a remplacé ces gros ressorts par un faisceau de plusieurs mini-ressorts. Et enfin on a logé ce faisceau de ressorts dans les montants. La marque Spadone a montré cette belle évolution sur le salon Batimat en 1993. À l’époque les sourires entendus et les moqueries furent monnaie courante. Aucun avenir ce truc !
Cela me fait penser à mon collègue belge Meulders qui s’est échiné à développer en marge de ses importations d’Apco un panneau sandwich à mousse de polyuréthane injectée. Quels ne furent pas les quolibets à son endroit.
Depuis, ça a bien changé devant la prééminence mondiale de ce que son fils Pierre a développé dans l’usine de Leuze puis celle de Tournai, sous la marque Epco.
Je n’avais pas pris le temps, et n’avais certainement pas les moyens de déposer un brevet. Même pas la moindre enveloppe Soleau.

Et pendant ce temps-là les Hörmann posaient brevet sur brevet, et adoptaient mon système.
Système aujourd’hui généralisé chez les équipementiers (Flexi, Torque, Kingspan etc.) et chez mes collègues européens assembleurs de portes sectionnelles, j’ai la belle satisfaction d’avoir fait modestement école.

Je découvre un jour sur le salon de Stuttgart, une sectionnelle équilibrée par ce système de ressorts de traction logés dans les montants. C’est un certain Guttmann qui avait eu l’idée de remplacer les ressorts en acier par des ... sandows !! Moins cher, plus silencieux, moins agressif à l’œil !

L'usine Gutta Percha de Brooklyn

Je fus ce jour-là et les mois qui suivirent tout chiffonné de ne pas y avoir pensé. D’autant plus que dans la famille Spadone il y a une usine Gutta Percha à Brooklyn qui travaille depuis plus d’un siècle dans le caoutchouc.
Dans le domaine des pneumatiques, il y a des machines de taillage de marque “Spadone-Impex” que les spécialistes appellent des “Spadone” tout simplement.
Et puis après un hiver très rude... Une grosse déconvenue pour notre ami Guttmann : le gel avait figé ces tendeurs en caoutchouc.
Guttmann en fit faillite, à la suite de cette avalanche de problèmes. Un peu comme Futurol mit genou en terre tout récemment en raison, en bonne partie, des avaries sur leur sectionnelles avec portillon. Aujourd’hui je nourris une certaine inquiétude face à une petite usine de Lüdenscheid, Seuster, rachetée en faillite à la barre du tribunal par Hörmann. Et que le groupe fait fonctionner en toute discrétion sous une marque quasi inconnue : AGS.
On y produit une porte sectionnelle d’habitat hyper-dépouillée, en y appliquant entre autres réductions des coûts, un système que j’ai développé l’an dernier grâce à mes experts en tôlerie fine de Delle : On a réussi à supprimer les rails verticaux ! Ils sont formés directement dans le montant !
Je me souviens d’une visite de Thomas Hörmann dans notre usine Gaudenzio Spadone de la zone industrielle de Bavilliers, aujourd’hui propriété de Novoferm France.
Je lui avais montré, plein de fierté notre nouvelle basculante AX, très compacte et dont les vérins à gaz disparaissaient, porte fermée, à l’intérieur des bras de suspension en U. Un petit bijou développé par Gérard Tournier avec pour seul outil un porte-mine et un té de dessinateur.
Peu de temps après, une porte basculante très inspirée de notre AX, la G90 Hörmann arrivait sur le marché.
Déception ou fierté d’endosser la position d’un Gordini face à Renault, ou d’un Abarth face à Fiat ?

ÉPILOGUE

Qui vivra verra ! Les entreprises comme les hommes naissent, vivent et meurent ! Nous avons vu de belles réussites, et qui perdurent, quand d’autres, grandioses ou plus modestes, disparaissent dans nos rétroviseurs.
Mes souvenirs de vieux routier iconoclaste de la porte de garage vous seront apparus dénués de toute modestie. Poussé par le besoin de raconter mon parcours auquel j’espère pouvoir encore ajouter quelques pages, j’ai dû vous paraître présomptueux, imbu de ma personne.
Et sans la rigueur dont un historien aurait fait preuve.
C’est pour moi le moment de saluer Marc Feller, et son “Album de travail” paru en 1990 : il y reprend les notes de son grand-père Emile qui retracent l’histoire familiale avec des mots si simples, si dénués de toute forfanterie.
Et lui-même s’inscrit dans cet ouvrage, avec la même humilité. Il aurait très bien pu plastronner devant les performances de Zürfluh-Feller.
Et devant la très haute négociation guidant son entreprise dans le giron de Somfy.
De la même veine, il faut citer un mémorandum publié par Simu en 1992, à l’occasion des 40 ans de la société S.I.M.U, devenue Simu.
C’est là aussi une manière de graver dans le marbre l’aventure de cette belle société, à la veille de se retrouver elle aussi dans le giron de Somfy.
Je retrouve à la rédaction de cet ouvrage Marie France Musard, Claude Georges et Fernand Renaudin qui ont vécu l’aventure, dont les moins vieux d’entre nous citent des noms tels que Jeudy, Jolivet ou Gaveau.
Face à ces deux ouvrages, au moment de terminer la rédaction de mes propres souvenirs, je me dis que vous allez penser que mes tribulations n’arrivent pas à la cheville de toutes ces entreprises au parcours industriel de haut niveau.
À travers les histoires des gens de notre métier, tels que je les ai vus, eux ou leurs ancêtres, je veux seulement saluer tous ceux, petits ou puissants qui auront passé, comme moi, leur vie dans notre passionnant métier.
Avec des hauts et des bas, des illusions et des désillusions, mais toujours avec la volonté d’entreprendre.
Plus que les entreprises dont on peut louer les performances, j’espère avoir réussi à mentionner les hommes qui les ont impulsées.

Il faut imaginer Sysiphe heureux !

Fin du quatrième et dernier épisode
(Sources : recherches et travaux personnels de Jean-Pierre Spadone, directeur commercial de Axone Spadone)