Depuis de nombreuses années, Jean-Pierre Spadone, directeur commercial de Axone Spadone, a effectué un important travail de recherches et de documentation sur l’histoire des portes de garage. Il nous a proposé de publier le fruit de ces travaux.
Nous considérons qu’il est important pour bien connaître le marché d’aujourd’hui de se pencher quelque peu sur son histoire. C’est pourquoi nous publions ce “ Tour du monde en 80 portes” sous forme d’épisodes avec, dans cette édition, la genèse remontant à 1921, aux États-Unis.

Le court-métrage de Laurel et Hardy, “Le garage”

1921 à Detroit. Un certain Johnson invente la première porte sectionnelle. Une première usine “Overhead Door” ouvre à Hartford, dans l’Illinois et dès 1923, le premier franchisé est Edward Fimbel à Hillside dans le New Jersey.
En 1928, Harry Mackee, à Harvey (Illinois), puis Fred Craw-ford à Detroit en 1930 se lancent à leur tour. On est en plein boom de l’automobile et dans la bonne région. Le garage à voitures suit ce développement exponentiel.
Leno Martin fonde Martin Door en 1936 à Santa Anna en Californie. La porte de garage sectionnelle a fait sa conquête de l’ouest !
Mais la Californie reste une terre de portes basculantes. Si vous avez besoin d’une preuve, regardez le cinéma américain ! À commencer par le court-métrage de Laurel et Hardy, “Le garage” : Hardy rentre fièrement sa Ford T dans son garage équipé d’une porte basculante motorisée. On est en Californie. Laurel, épaté, tente de faire la même chose, mais la voiture passe à côté de la pédale au sol, et il traverse la porte fermée. Souvenir du cinéma du jeudi à l’école communale de Bavilliers.
Tous ces noms des pionniers américains sont bien connus des professionnels de la porte de garage.

Hörmann adopte la licence Berry en 1951

August Hörmann

Juste après-guerre, c’est Glen Berry qui lance la porte basculante Berry Door à Pontiac à 50 kilomètres au nord-ouest de Détroit. Et R.L. Taylor développe la sienne dès 1946, cette fois encore à Détroit.
August Hörmann avait fondé son entreprise de métallerie en 1935, son fils et son petit-fils Thomas adoptent la licence Berry en 1951. La marque allemande utilise encore aujourd’hui l’appellation “Berry” pour ses portes basculantes. Il fallait reconstruire l’Allemagne et le plan Marshall permettait le redémarrage à marche soutenue.
En 1954, Emmanuel Mullet rachète Wayne Door à Mount Eaton, Wayne County, et la transfère à Mount Hope, dans l’Ohio. Wayne Dalton ? Non ! Pas encore !
Il faudra attendre 1972 pour que Willis Mullet, le fils, s’associe à John Zoller, en s’installant à Dalton Ohio. Vous y êtes ?
Crawford European Door Company démarre en Suède à Göteborg après une visite à Détroit de Fred Bengston en 1960.

Flip en 1947

En France c’est Flip, fondée en 1947, qui est un précurseur. René Thièse à Lille adopte en 1959 la porte sectionnelle en fibre de verre Filuma qui va équiper un nombre incroyable de stations-service. C’est un produit de Frantz manufacturing à Sterling (Illinois). La marque est très implantée au Royaume Uni. Avec Flip, elle traverse la Manche.
Quelques années plus tard, c’est un autre Français dont les lettres de noblesse sont incontestables dans le microcosme de la fermeture : Robert Février, que je rencontre fortuitement en janvier 1991 dans l’usine Clopay de Russia, en banlieue de Cincinatti.
Clopay est alors un des plus gros producteurs de sectionnelles en bois. Robert et moi étions venus, ignorant l’un et l’autre nos recherches respectives, venus voir cela. Une des dernières usines “à l’ancienne” avec une main-d’œuvre pléthorique.
Il faut dire que dès 1956 Berry Door avait lancé les premières sectionnelles en acier profilé. Une porte à sept sections à l’époque. En fin de compte encore assez proche d’un rideau métallique à lames agrafées.
En 1958 c’est Quincy Manufacturing de Tiffin Ohio qui avait suivi avec cette fois de la tôle prélaquée.
Et en 1978 Stanley avait lancé la première porte en acier à cassettes. J’avoue par contre ne pas savoir quand est arrivée la mode du relief Woodgrain, que je situe dans les années 85. Et qui a fait florès aux USA avant de traverser l’Atlantique au début des années 90.

La France avant 1914

Mais, abandonnons ces évolutions de matériaux de portes de garage. Et revenons à nos hommes, en France, avant 1914 :
C’est l’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1871 qui pousse trois de nos ancêtres vers la “France de l’intérieur” depuis leur Alsace natale.
Ils suivent le même chemin que les “optants”, ces Alsaciens qui décident de rester français, et quittent l’Alsace. Beaucoup se fixent à Bel-fort, partie du département du Haut-Rhin qui n’a pas été annexée au Reich. Belfort, ville résistante et invaincue, qui sera incarnée peu après par le lion de Bartholdy.
La petite ville de garnison héritée de Vauban et Séré de Rivières, à peine 5 000 habitants explose démographiquement. Elle comptera plus de 30 000 âmes en 1914.
Des grandes entreprises haut-rhinoises telles DMC ou la SACM, future Alsthom, suivent le même mouvement. La légende dit que leur installation à Belfort a été motivée par leur patriotisme.
La réalité économique est plus prosaïque : il leur fallait ne pas se couper de leur clientèle de la « France de l’intérieur » en restant bloquées par la nouvelle frontière marquée par les fiers poteaux en fonte coulée dignes des enseignes de l’empire romain.

Trois compères alsaciens de la fermeture

Ce sont, n’en doutons pas,des spécialistes des fermetures en général et des volets roulants en particulier, déjà très courants à cette époque sur le marché germanique.
Je me souviens avoir trouvé en Transsylvanie juste après la chute du rideau de fer (!) des volets roulants en bois d’avant 1914 toujours en fonctionnement et donc produits sous l’Empire austro-hongrois.
J’avais ramené avec moi un enrouleur de sangle de facture certes très artisanale acheté dans une quincaillerie roumaine pour moins d’un franc français !
Copie ou inspiration de ceux des catalogues Zurflüh-Feller ou Simu de l’époque. Cet enrouleur de sangle, l’histoire doit retenir que c’est Emile Feller qui écrit en 1920 à la “Maison Mischler” pour proposer ses services : « Je suis parfaitement outillé pour tous travaux de découpage et d’emboutissage ».

Une note manuscrite de Roger Mischler à Fernand Renaudin qui deviendra le premier
patron de Simu... et sa transcription.


Il ignorait tout du volet roulant, et quand il reçoit des échantillons d’enrouleurs apparents et à encastrer, il se lance. À cette époque, le sentiment anti-germanique pousse Adolphe Mischler, aidé par Emile Feller, à se passer d’importer d’Allemagne ou d’Autriche ces composants de volets roulants.
Le premier des trois compères alsaciens, Auguste Haensler, menuisier et scieur de bois, s’arrête à Belfort et s’installe en 1898 dans une usine toute neuve, rue Faidherbe, où il produit des volets roulants, des grilles articulées, des persiennes fer et bois... et des monte-plats.
L’usine fermera avec la guerre et on retrouve Adolphe Haensler en 1920 à Pau, dans le nouveau quartier industriel de la ville basse, vers la gare. J’avoue ne pas avoir trouvé trace de la raison de cette migration vers le sud-ouest. Par contre, on sait que l’usine Haensler ne survivra pas à la crise de 1929 qui frappe la France en 1932.
Il faudrait passer au 63 rue Lepic à Montmartre (Paris 18e) voir si les volets roulants Haensler montrés en exemple dans une pub d’époque sont toujours en place.

Rue Terrier à Pau dès 1922, on trouve un autre constructeur de volets roulants en bois : Peyrichou et Malan. Le “Rouldou” est original par son système d’agrafes plates en tôle découpée, quand les concurrents utilisent des agrafes en fil.
Il y avait avant-guerre des liens étroits entre Peyrichou-Malan et Zurflüh-Feller. Liens commerciaux, mais aussi liens de famille, je crois.
Avant-guerre, Peyrichou avait déjà des concessionnaires lointains comme Meffre à Casablanca ou Chollet à Alger. Dans la France de l’occupation, Emile Feller, refusant catégoriquement de produire pour le Reich, sera invité à se replier avec ses activités à Pau, mais la ligne de démarcation interdit le mouvement.
Le suivant de nos trois Alsaciens est Augustin Lutringer qui quitte sa vallée alsacienne de Thann et fonde une usine au nord de Belfort, à Valdoie : sa fabrique de “fermetures métalliques et en bois” produit des rideaux métalliques en tôle ondulée, des volets roulants en bois, des grilles articulées et des persiennes fer et bois.
Chez Lutringer aussi on a le savoir-faire du bois et du métal. Les vallées boisées vosgiennes ne sont pas loin, et les gisements affleurant de minerai de fer de Haute-Saône non plus. Toujours le fer et le bois !
Du catalogue Lutringer de 1934, il reste un exemplaire, et je suis sur sa piste...
Augustin Lutringer cédera son entreprise en 1955 à Jean Donas, mon oncle. Associé à mon père Jean Spadone dans la société Soferba, 88 Grand’rue à Bavilliers. Et c’est en 1964 la sortie de la première porte basculante, inspirée d’un producteur suisse, Hartmann+co de Bienne.
La société de fermetures Mentor de Toulon La Farlède est encore aujourd’hui aux mains de la famille Mentor qui descend en droite ligne de la famille Lutringer.

De la même manière qu’il reste aujourd’hui toute une lignée d’hommes et d’entreprises nés de Mischler (on le verra plus loin), Lutringer a lui aussi, dans une moindre mesure, été à l’origine d’une lignée dont je fais, avec beaucoup d’autres, modestement partie.
J’ai quelques souvenirs d’enfance de cette usine du 4 route d’Eloie à Valdoie : le comptable Greget qui me donne une bande de papier de plusieurs mètres sortie de sa machine à calculer mécanique ; le peintre Piédalu qui passe au minium les persiennes sous un auvent improbable dont le sol était recouvert d’une épaisse couche de 20 cm de peinture ; le livreur Queuqueu, avec son 10 tonnes Citroën vert ; le chef d’atelier Herbert, prisonnier allemand qui n’est pas retourné chez lui après-guerre... C’est lui qui à la foire de Hanovre, en 1965, découvre un moteur de porte de garage chez Düppe dont la marque Tormatic est devenue aujourd’hui Ansonic.
Et enfin le troisième de nos compères alsaciens, c’est Adolphe Mischler qui va directement jusqu’au moulin de Frétigney, en Haute-Saône, où il s’installe en 1913. Il se dit qu’il aurait fait d’abord une petite escale à Belfort.
La production de persiennes en fer et en bois sera bientôt complétée par celle des volets roulants.
Il faut citer ici Roger Mischler, “Monsieur Roger” suivant son appellation interne pleine de respect. Il est décédé à Fretigney, en 2015 à l’âge vénérable de 100 ans. Il avait repris, déjà âgé, dans les années soixante, les rênes du groupe familial après le décès accidentel, en avion, de son fils Jean-Marie qui n’avait pas 40 ans.

Du côté transalpin

Au Piémont, notre grand ancêtre c’est Benedetto Pastore qui se lance dès 1897, suivi de plusieurs générations de la famille Pastore.
Il invente une rouleuse à tôle très particulière, équipée de deux rouleaux cannelés pour onduler la tôle. Longtemps avant les rideaux métalliques à lames agrafées, on les nommait “rideaux ondulés”.
Une de ces machines est encore visible aujourd’hui devant les ateliers de Lombardore, au nord de Turin, qui sont toujours dirigés par la famille Pastore.
Des décennies durant, Pastore Chiusure sera l’alter ego de Mischler.
L’emblème de Pastore est toujours resté le chien de berger... Pastore : pasteur en français.
Et dans l’Italie du sud, à Tarente, c’est Nicola Corsaro qui est le pendant de Pastore au nord. Il s’est lancé dès 1884.
Entre les deux la Toscane et Florence sont les terres de Spagnoli qui reste dans le domaine des grilles et rideaux.
A Milan, le pionnier est Greppi qui produit des grilles et rideaux métalliques dès 1900.

1920 : développement de producteurs de fermetures en France

En France, région par région, avec le renouveau économique d’après la grande guerre, on voit à partir de 1920 le développement de producteurs de fermetures.
Dans les Ardennes, en 1923, Alphonse Gillet, Henri Hubert et André Gillet lancent une production de persiennes métalliques.
A Montbrison, c’est un certain L. Garnier qui installe une usine à La Verdière et qui se spécialisera bien plus tard dans les portes basculantes. En particulier avec un modèle pour garage collectif à motorisation latérale qui a montré la voie. Non loin de là, à Grézolles, il faudra attendre 1945 pour que Jean et Félix Doitrand se lancent dans la production de persiennes métalliques, de portes de garage coulissantes à panneaux métalliques. À partir de 1975, c’est Roland Doitrand qui développera la production de portes basculantes. A Caluire, c’est la marque au taureau “L’Invulnérable” qui est le champion du rideau métallique à lames agrafées.
A Paris, quartier des Gobelins, c’est Judlin dont le nom est plus que centenaire. Et Jérôme Judlin est aujourd’hui le seul de nos ancêtres parisiens spécialistes de la fermeture à s’être maintenu dans Paris intramuros.
En Alsace, le spécialiste du volet roulant est Weber, la vénérable entreprise de Dinsheim. Arrivé tardivement dans le giron de Bubendorff dans les années 80, Weber donnera le nom d’une porte basculante, la Wedoor, encore produite aujourd’hui à Triembach-au-Val.
A Vierzon-Village, Boiraud et Lavezard, entre les deux guerres, sont des producteurs de persiennes métalliques, rideaux ondulés et grilles articulées.
Ils ont peut-être inspiré en voisins, Février père qui fonde UMB, dont la petite histoire raconte qu’il livrait ses premiers clients sur une remorque derrière son vélo.
Exemplaire, non ? Quand on connaît le développement d’UMB, aujourd’hui intégrée à France Fermetures, tout comme Gibard de Boussac qui depuis est retourné à sa spécialité de charpentes métalliques...

Fin du premier épisode
Prochain épisode : Le Baby-boom des portes en France après la libération
(Sources : recherches et travaux personnels de Jean-Pierre Spadone, directeur commercial de Axone Spadone)